Lou Welgryn (Data for Good) : construire un contre-pouvoir tech citoyen

À l’heure où l’intelligence artificielle et le numérique s’imposent partout, comment s’assurer qu’ils servent réellement l’intérêt général ? Comment lutter contre l’hégémonie des géants de la tech et structurer un contre-pouvoir citoyen ? C’est tout l’enjeu de Data for Good, une association que nous soutenons depuis un peu plus d’un an. À l’occasion de la sortie prochaine de son livre «IA : Le grand enfumage » dans quelques semaines, nous avons rencontré sa secrétaire générale, Lou Welgryn, pour mieux comprendre son parcours, les combats de l’association et ce qui l’anime au quotidien.

E&+ : Bonjour Lou ! Quel a été ton parcours avant de rejoindre Data for Good ? Et qu’est-ce qui t’a amenée à te consacrer à l’association à plein temps ?

Lou Welgryn :  Je suis dans l’association depuis 8 ans. Pendant sept ans, j’en ai été co-présidente de manière bénévole, tout en ayant un autre travail à côté.

J’ai d’abord travaillé sur des sujets en lien avec l’environnement comme le gaspillage alimentaire ou le partage de véhicules. Ensuite, j’ai passé quatre ans chez Carbon4, le cabinet de conseil fondé par Jean-Marc Jancovici, pour accompagner les organisations à réduire leurs émissions.

J’ai rejoint l’association en 2018, elle existait depuis trois ans. Au départ, je voulais aider des associations qui font un travail incroyable sur le terrain, qui comprennent tous les enjeux de manière systémique et qui proposent des solutions hyper poussées à des problèmes globaux mais qui manquent de ressources en interne pour aller plus loin. Data for good correspond tout-à-fait à cette définition.

Il y a un an, j’ai démissionné de mon travail chez Carbon4 parce que j’avais envie de me consacrer à plein temps à Data for Good. C’était devenu compliqué de faire les deux en même temps. Et surtout, j’avais l’impression qu’on faisait toujours les choses à moitié. J’avais aussi envie de sortir du monde de l’entreprise, de faire quelque chose de plus engagé où je pouvais vraiment porter très fort les combats que j’avais envie de mener.

E&+ : Quel est la mission de l’association et en quoi tu penses que c’est un enjeu majeur aujourd’hui ?

Lou Welgryn :  Chez Data for Good, on essaye de plus en plus de penser la technologie au-delà de son impact environnemental, en nous interrogeant systématiquement sur les rapports de pouvoir qu’elle vient renforcer. Aujourd’hui, les technologies présentes dans nos vies sont développées par une poignée d’hommes (les plus riches de la planète) qui poursuivent une quête de profit effrénée. Et au-delà du profit, pour certains c’est un projet de destruction de la démocratie.

En réponse à cela l’association s’est développée sur deux axes. D’abord, notre mission historique basée sur notre communauté de plus de 7 000 bénévoles : on aide des associations qui œuvrent pour la protection de la démocratie, de la justice sociale, de l’environnement et de la biodiversité en développant des outils numériques, avec une approche du numérique la plus sobre et la plus raisonnée possible.  Très souvent, elles ne maîtrisent pas les codes du monde du numérique et sont défavorisées par rapport à des acteurs ultra prédateurs qui ont beaucoup plus de moyens.

On essaye de construire des outils qui peuvent servir au plus grand nombre, au service de l’intérêt des citoyens, pour défendre des projets de société. C’est une certaine forme de numérique qu’on a envie de défendre : un numérique open source et interopérable.

Une autre partie de notre action, c’est de lutter contre l’hégémonie technologique actuelle. Ça veut dire prendre la parole dans les médias pour alerter sur les impacts environnementaux, sociaux et démocratiques de ces technologies. C’est aussi la raison pour laquelle, avec Théo Alves Da Costa (le président de l’association) on a écrit un livre qui sort le 12 mai « IA : Le grand enfumage » sur cette approche systémique de la technologie.

On essaye aussi d’influer sur la réglementation, parce qu’aujourd’hui on a une réglementation très en faveur des big tech. Il faut savoir qu’au Parlement européen, il y a plus de lobbyistes de la tech que de députés avec une moyenne de trois rendez-vous par jour ! On a besoin que l’intérêt des citoyens soit représenté dans ces instances et de réorienter le droit qui est censé protéger les citoyens.

Et puis la dernière chose qu’on fait, c’est être un contre-pouvoir sur le terrain. D’ailleurs on a lancé notre premier contentieux contre un datacenter. On essaye d’utiliser le droit pour défendre l’intérêt des citoyens et demander qu’on remette beaucoup plus de démocratie dans la manière dont on gère ces infrastructures.

E&+ : Dans l’organisation de Data for good, vous êtes passée d’un collectif de bénévoles à une structure structurée et professionnalisée. Qu’est-ce que cela a changé ?

Lou Welgryn : Ça a tout changé. On est passé de zéro à huit salariés. C’est incroyable : ma vie a changé, la dimension de l’association a complètement changé aussi. Grâce à nos partenaires, on arrive à accompagner beaucoup plus d’associations et à le faire beaucoup mieux. C’est super réjouissant de pouvoir faire des choses, d’aller jusqu’au bout et de voir qu’elles ont de l’écho.

Je pense par exemple au projet qu’on a sorti avec Générations Futures, qui s’appelle « Dans mon eau » : c’est une cartographie de la pollution de l’eau potable en France qui a explosé et qui est encore énormément utilisée par les citoyens. Ça, on n’aurait jamais pu le faire si on n’avait pas eu des salariés pour organiser tout ça.

Notre contentieux, on n’aurait jamais pu le faire non plus. Et toute la partie plaidoyer qu’on est était difficile à développer sans personne à plein temps. Ça prend un temps infini de se renseigner, de se former, de rencontrer des décideurs, d’essayer de construire une stratégie et des narratifs. Ça a changé du tout au tout. Et c’est trop cool de pouvoir passer son temps sur des projets qui comptent et qui ont du sens.

 E&+ : Qu’est-ce qui te donne de l’espoir aujourd’hui pour continuer votre combat ?

Lou Welgryn : Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir toutes les mobilisations qui existent partout dans le monde. Des gens qui essayent de mettre leur grain de sable dans la machine. L’idée, c’est de se dire que penser que ce qui est en train de nous tomber dessus est inévitable, c’est un mythe imposé aujourd’hui par les gens du numérique pour nous faire croire qu’il n’y a pas un autre monde possible.

Moi, je suis convaincue qu’on peut combattre ce mythe et proposer une autre manière d’habiter le monde, qui n’est pas du tout celle qu’ils nous vendent. Leur vision du monde, c’est une vision mortifère, ultra inégalitaire et élitiste. Nous, on veut retrouver de la liberté et créer des liens qui rendent vivant et qui donnent envie de se battre. Et en fait, se battre contre un projet mortifère et pas du tout réjouissant, c’est réjouissant !

E&+ : Quelle est ton ambition pour Data for Good aujourd’hui ?

Lou : L’ambition, c’est de pouvoir continuer à co-construire des centaines de projets avec des associations, pour avoir un tissu associatif beaucoup plus résilient et qui a une vraie place dans le débat public. On veut montrer une approche du numérique complètement différente de celle qu’on a aujourd’hui : un numérique beaucoup plus ouvert, collaboratif, interopérable, libre.
On veut repenser collectivement et radicalement la manière dont on habite le monde. Du coup, nous, on voudrait aussi moins de numérique pour plus de liens et donc… de vie. C’est ça le projet pour Data for Good !