Essaimage territorial : et si la bonne échelle n’était pas toujours la plus grande ?
Depuis plusieurs années, le changement d’échelle est devenu un enjeu central dans le secteur associatif, notamment parce qu’il figure parmi les attentes récurrentes d’un certain nombre de financeurs. Et lorsqu’on parle de changement d’échelle, une stratégie s’impose souvent comme une évidence : l’essaimage territorial.
Ouvrir une antenne dans une nouvelle région, déployer son action sur plusieurs territoires, puis viser une couverture nationale … Pour beaucoup, ce parcours semble représenter un aboutissement naturel, dans une logique de croissance quantitative.
Pourquoi essaimer ? Jusqu’où ? Quelle stratégie adopter ?
Pour mieux comprendre les enjeux liés à l’essaimage territorial, nous avons organisé un temps d’échange entre nos philanthropes et des dirigeantes d’associations que nous accompagnons.
Retour sur quelques points clés issus de cette conversation.
-
L’essaimage est un moyen, pas un objectif
Le développement territorial ne constitue pas, en soi, une preuve d’impact. Une association qui intervient dans cinquante départements n’a pas nécessairement plus d’impact qu’une autre profondément ancrée sur un territoire.
La première question ne devrait jamais être : Comment essaimer ? mais : Quel problème cherchons-nous à résoudre, et quelle est la meilleure stratégie pour y répondre ?
Si la réponse passe par une présence dans plusieurs territoires, alors l’essaimage est pertinent. Mais s’il répond davantage à une attente des financeurs ou à une réponse à une injonction de croissance de taille et/ou de visibilité, le risque est de perdre de vue la mission de l’association.
-
Il n’existe pas une seule manière d’essaimer
Parler d’essaimage laisse parfois croire qu’il existe un modèle unique de développement. En réalité, plusieurs stratégies coexistent, avec des implications très différentes.
Certaines associations choisissent un développement en propre, de façon centralisée : elles créent et pilotent directement leurs implantations locales. L’association garde le contrôle sur ses antennes mais ce modèle d’essaimage est très coûteux et potentiellement risqué pour la structure s’il échoue.
D’autres privilégient des formes de franchise sociale ou de réseau, où des structures locales portent le projet dans un cadre partagé, avec un accompagnement et des exigences communes. Ce modèle demande de développer de nouvelles compétences d’accompagnement et d’animation du réseau.
D’autres encore font le choix de diffuser leurs méthodes, leurs outils ou leur expertise afin que d’autres acteurs s’en emparent librement, sans chercher à développer leur propre organisation. On parle alors de fertilisation. Ce modèle ne nécessite quasiment pas d’investissements pour l’association mais peut représenter une perte de contrôle.
Toutes ces approches sont valables et la pertinence du modèle choisi dépend de plusieurs facteurs comme la nature du problème adressé par l’association, les ressources disponibles, le modèle économique et le degré de fidélité nécessaire au modèle initial.
La bonne stratégie est rarement celle qui permet de croître le plus vite mais plutôt celle qui maximise les chances d’obtenir les résultats recherchés.
-
Changer d’échelle ne signifie pas forcément changer de territoire
L’une des limites du débat actuel est de réduire le changement d’échelle à une expansion géographique alors qu’une association peut accroître considérablement son impact sans augmenter le nombre de territoire couverts par son action.
Par exemple, elle peut choisir d’accompagner davantage de bénéficiaires sur son territoire en améliorant son organisation ou renforcer la qualité de son accompagnement, obtenir des effets plus durables, transformer les parcours de vie…
Elle peut également agir sur les causes structurelles du problème qu’elle traite : faire évoluer les pratiques professionnelles, influencer les politiques publiques, produire des connaissances, diffuser des méthodes qui seront reprises par d’autres
.
Il existe donc plusieurs dimensions de l’impact : quantitative, qualitative, systémique, qui ne peuvent pas être réduire au seul nombre de territoires couverts par l’association.
-
Lorsque l’essaimage est pertinent, il mérite du temps
Certaines problématiques nécessitent effectivement un déploiement territorial. Mais réussir un essaimage demande bien davantage que la reproduction d’un modèle.
Cela suppose de clarifier ce qui est indispensable et ce qui peut être adapté localement. D’identifier les compétences nécessaires, les ressources mobilisables, les partenaires à associer. D’accepter que chaque territoire possède ses spécificités et qu’un modèle ne se copie jamais à l’identique.
L’essaimage est souvent présenté comme une accélération alors qu’il s’apparente davantage à une étape de maturation, qui doit être correctement préparée.
-
Les financeurs ont aussi une responsabilité
Dans un contexte où les financements se tendent pour les associations, les attentes des financeurs influencent fortement les trajectoires et stratégies qu’elles adoptent.
Lorsque les appels à projets, les critères d’évaluation ou les récits de réussite valorisent avant tout la croissance géographique, il devient tentant d’essaimer, parfois plus par opportunité que par conviction, au risque de fragiliser l’organisation, de dégrader la qualité des activités, de fatiguer les équipes ou d’éloigner progressivement l’association de sa mission initiale.
À l’inverse, reconnaître qu’une association peut produire un impact majeur sans nécessairement couvrir tout le territoire national peut ouvrir de nouvelles perspectives.
Chez Entreprendre&+, nous pensons que la question n’est pas de savoir jusqu’où une association peut s’étendre, mais de trouver la bonne échelle qui lui permet de faire la preuve que sa solution est utile et de maximiser son impact. C’est tout l’objet du mentorat que nous proposons : permettre aux dirigeant.e.s associatifs de bénéficier d’un espace de réflexion et de dialogue pour faire des choix pleinement alignés avec leur mission.
-
2 modèles différents : les exemples de Start-up de Territoire et de De l’Or dans les mains
Start-Up de Territoire
L’association s’est construite sur un modèle décentralisé. La démarche a été initiée par 6 territoires pionniers qui ont cherché à capitaliser pour trouver la méthodologie, les valeurs et principes d’action à transmettre pour façonner une dynamique multi-acteurs.
L’enjeu a ensuite été de structurer une tête de réseau sous la forme d’une association nationale. La tête de réseau a pour missions d’animer le réseau de territoires, de labelliser les nouveaux territoires après un parcours de 6 mois d’apprentissage, de recruter les équipes locales et d’assurer les parrainages. Les territoires gardent une grande autonomie, ils ont leur propre modèle économique et peuvent s’approprier le modèle à leur façon.
De l’Or dans les Mains
L’association a été créée en région Centre Val de Loire avec l’académie Orléans-Tours. Poussée par une ambition nationale, l’association a ensuite rapidement essaimé dans plusieurs régions : Ile de France, Normandie, Bourgogne-Franche Comté, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne. Aujourd’hui, l’association est implantée dans 10 académies, ce qui lui a permis de prétendre à l’agrément du ministère de l’éducation nationale, d’acquérir de la visibilité et de prouver que la solution proposée était facilement réplicable. L’organisation repose donc sur 6 antennes, pilotée par des responsables régionales.
L’association se concentre désormais sur la consolidation de ses actions dans ces 10 académies et sur d’autres champs d’action pour transformer le système en profondeur, comme la R&D, le développement des alliances à l’échelle européenne et le plaidoyer.



