C’est autour de ces questions que se sont retrouvés les entrepreneurs philanthropes, les associations accompagnées et les partenaires d’Entreprendre&+ lors des Rencontres&+, le 30 septembre dernier, autour du thème « Garder le cap ! Quelle boussole pour les entrepreneurs sociaux ? ».
Les témoignages des intervenants ont permis de poser un élément de réponse : garder le cap ne signifie pas avancer coûte que coûte. C’est savoir se remettre en question, faire des choix parfois difficiles et s’entourer pour traverser les tempêtes.
Faire du vivant une source d’inspiration
En ouverture de la soirée, Emma Berger, philanthrope membre d’E&+, a filé la métaphore nautique pour poser le décor : dans un contexte d’incertitude marqué par des crises qui, pour certaines, sont devenues structurelles, comment continuer à entreprendre sans perdre de vue sa destination ?
Avant de chercher à maintenir le cap, encore faut-il prendre le temps de l’interroger. Regarder lucidement ce qui fonctionne, ce qui résiste, ce qui doit être ajusté ou profondément transformé : autant de réflexes indispensables pour continuer à avancer.
Lors de son temps d’inspiration, Deborah Pardo, exploratrice et scientifique, a ensuite invité les participants à regarder du côté du vivant. Son parallèle entre les humains et les albatros rappelle une leçon essentielle : pour voler dans la tempête, il faut apprendre à se connaître et ne pas rester seul.
Une invitation à changer de regard sur les crises : plutôt que de chercher à tout maîtriser, il s’agit aussi de comprendre son environnement, de reconnaître ses propres limites et de s’appuyer sur les autres.
Les crises peuvent être diverses et se cumuler
Les témoignages de Thomas Comtet, directeur général de Trouve Ta Voix, et d’Anne-Sophie Vives, présidente de L’Burn, ont donné à voir deux parcours confrontés à des turbulences de natures différentes.
Trouve Ta Voix accompagne les jeunes, pendant leur scolarité au collège et au lycée, pour les aider à révéler leur potentiel grâce à la prise de parole. Plus largement, TTV souhaite contribuer au développement d’une culture de l’oral à l’Ecole, dans des soucis d’égalité des chances et de cohésion sociale.
L’Burn accompagne les femmes en situation de burn-out à travers un soutien pluridisciplinaire. L’association agit également auprès des entreprises et des institutions pour faire reconnaître le burn-out comme un enjeu majeur de santé publique, notamment en matière de prévention, de recherche et de plaidoyer.
Pour L’Burn, la crise des financements s’est conjuguée à des difficultés de gouvernance et d’organisation interne. Pour Trouve Ta Voix, les contraintes liées au fonctionnement de l’Éducation nationale, les enjeux d’organisation et les questionnements sur la posture du dirigeant ont également fragilisé la dynamique.
Ces témoignages rappellent que les difficultés d’une association ne se résument pas à son environnement économique ou institutionnel. Elles peuvent aussi toucher à son fonctionnement collectif, à son organisation et à l’énergie de celles et ceux qui la portent.
Structurer, prioriser, s’entourer : trois leviers pour retrouver son cap
Les échanges animés par Alexandre Eruimy, philanthrope membre d’E&+, ont fait ressortir trois leviers complémentaires pour retrouver de la stabilité et construire une organisation plus robuste.
- Structurer pour ne pas reposer sur les seules épaules du dirigeant
Quand une association grandit ou traverse une période difficile, son organisation doit pouvoir évoluer avec elle.
Chez L’Burn, cela est notamment passé par une évolution de la gouvernance, d’un fonctionnement bénévole vers un modèle semi-bénévole, ainsi que par une diversification des profils et la mise en place d’une nouvelle organisation au sein de l’équipe. L’enjeu : consolider le fonctionnement collectif et permettre à l’association de s’appuyer sur des compétences et des expériences complémentaires.
Chez Trouve Ta Voix, une réorganisation de l’association et de l’équipe a permis de redistribuer les responsabilités et de donner davantage d’autonomie aux collaborateurs.
Structurer, déléguer et faire évoluer la gouvernance ne sont pas des fins en soi, mais des moyens de rendre l’organisation plus résiliente.
- Prioriser : accepter de ralentir pour mieux avancer
Dans le secteur associatif, ralentir peut sembler contre-intuitif. Les besoins sociaux sont immenses, les opportunités nombreuses et les attentes des financeurs fortes. Pourtant, vouloir tout faire, tout développer et répondre à toutes les sollicitations peut finir par fragiliser le projet.
Pour Trouve Ta Voix, cela implique notamment de ralentir l’essaimage et d’explorer des rapprochements avec d’autres associations. Plutôt que de chercher systématiquement à se déployer davantage, il s’agit de réfléchir aux coopérations qui permettraient de poursuivre sa mission autrement.
Pour L’Burn, la réflexion porte sur l’évolution des modalités d’accompagnement, la mise en place d’un modèle économique plus pérenne grâce à plusieurs levées de fonds et l’expérimentation d’un projet de franchise, qui nécessite de bien cadrer les conditions de développement, de prendre le temps de les sécuriser et de ne pas brûler les étapes.
Ces expériences mettent en lumière le fait que grandir n’est pas toujours la meilleure façon de renforcer son impact et qu’il est important de concentrer ses efforts sur le cœur de sa mission pour ne pas se disperser.
- S’entourer et prendre soin de soi
Enfin, garder le cap suppose de prendre soin de celles et ceux qui tiennent la barre.
Thomas et Anne-Sophie ont tous deux souligné l’importance de ne pas rester seuls face aux difficultés. Pour Thomas, un temps de coupure, avec la participation au programme Oasis, proposé par Ticket for Change, et l’appui de ses mentors ont été déterminants. Pour Anne-Sophie, il est essentiel d’organiser des moments de déconnexion. Le soutien de personnes alliées au sein de la gouvernance, la mise en place d’un coaching individuel et l’accompagnement par ses mentors Entreprendre&+ constituent également des ressources précieuses.
Ces espaces permettent de prendre du recul, de partager ses doutes, de confronter ses intuitions et de retrouver de la perspective. Ils contribuent aussi à rompre l’isolement qui peut peser sur les dirigeants, particulièrement lorsqu’ils doivent prendre des décisions difficiles.
Car la robustesse d’une organisation dépend aussi de celle de son dirigeant. Préserver son énergie, reconnaître ses limites et accepter de demander de l’aide sont des conditions pour inscrire son engagement dans la durée.
Anticiper la prochaine tempête quand tout va encore bien
Les regards croisés de Jean-Baptiste Renard, philanthrope membre d’E&+, et Joséphine Bouchez, directrice générale de Ticket for Change, ont prolongé ces réflexions en élargissant la perspective à d’autres parcours entrepreneuriaux.
Leurs échanges ont notamment mis en lumière un enseignement important : c’est aussi lorsque tout va bien qu’il faut préparer l’organisation à affronter les difficultés à venir.
Cette capacité à anticiper suppose de ne pas confondre les bons résultats du moment avec la garantie que le modèle restera adapté demain. Elle invite à observer les signaux faibles, à questionner régulièrement ses choix et à se donner les moyens d’évoluer avant que la contrainte ne rende les décisions plus douloureuses.
La robustesse ne se construit donc pas uniquement dans l’urgence. Elle se prépare en amont, lorsque l’organisation dispose encore de marges de manœuvre pour réfléchir, expérimenter et ajuster sa trajectoire.
Le collectif comme boussole
La solitude du dirigeant a été l’un des fils rouges de la soirée. Le Conseil d’administration, les mentors, les pairs et les partenaires peuvent jouer un rôle déterminant, à condition de constituer de véritables espaces de dialogue et de réflexion.
S’entourer ne consiste pas seulement à chercher du soutien lorsque la situation devient difficile. C’est aussi accepter que d’autres regards viennent questionner ses certitudes, éclairer les évolutions de son environnement et aider à distinguer ce qui relève de la mission fondamentale de l’organisation de ce qui peut évoluer.
C’est aussi l’un des apports du mentorat proposé par Entreprendre&+ : offrir aux entrepreneurs sociaux un espace pour prendre du recul, confronter leurs choix et cheminer dans la durée, aux côtés d’entrepreneurs philanthropes qui apportent un regard extérieur et une expérience complémentaire.